Un fondateur m'a envoyé son prévisionnel la semaine dernière. Trois ans de projections, une courbe de revenus qui monte en flèche, un TRI à 47 %. J'ai ouvert le fichier, j'ai lu les hypothèses de conversion, et j'ai refermé mon ordinateur. La courbe reposait sur un taux de conversion trois fois supérieur à tout ce que j'avais vu chez des boîtes bien plus avancées que la sienne. Son joli TRI, c'était de la fiction arithmétique.
Ce type de fichier, je peux vous dire que j'en ai lu des dizaines. J'ai moi-même écrit un prévisionnel qui ne valait rien il y a quelques années, et je l'ai appris à mes dépens. Avant de signer un chèque ou de conseiller quelqu'un sur un projet de startup, la question n'est jamais « est-ce que les projections sont belles ? » — parce qu'elles le seront toujours. La vraie question est : sur quelles hypothèses tiennent-elles, et que se passe-t-il si elles s'effondrent ?
Points clés à retenir
- La rentabilité d'un projet se mesure en confrontant les bénéfices (ou les économies) générés aux coûts d'investissement et de fonctionnement.
- Une startup pré-revenus ne se juge pas comme un projet classique : les unit economics (CAC, LTV, churn, runway) pèsent plus que le prévisionnel.
- Le TRI et la VAN classiques perdent beaucoup de leur sens sans flux de trésorerie stables.
- Le seul chiffre qui compte vraiment est celui de l'hypothèse la plus fragile, testée en scénario pessimiste.
- La rentabilité pour l'investisseur n'est pas la rentabilité comptable : la sortie et la dilution changent tout.
Comment évaluer la rentabilité d'un projet de startup sans se raconter d'histoires
La rentabilité d'un projet, c'est le rapport entre ce qu'il rapporte — bénéfices ou économies — et ce qu'il coûte en investissement et en fonctionnement. Ça, c'est la définition de base, et elle est vraie. Le problème, c'est qu'elle ne suffit pas pour une startup, parce qu'au moment où vous devez décider, la plupart du temps, les revenus sont encore nuls ou embryonnaires.
Faisabilité, opportunité, rentabilité : ne sautez pas d'étape
Un projet s'analyse sur trois plans distincts, et les mélanger est une erreur que je vois constamment. La faisabilité regarde les ressources et contraintes techniques, humaines, financières. L'opportunité mesure l'adéquation avec le besoin du marché et avec votre stratégie. La rentabilité, elle, vient en dernier — et seulement si les deux premières tiennent debout.
J'ai vu un projet de marketplace B2B parfaitement rentable sur le papier, avec une opportunité de marché énorme. Le problème ? L'équipe n'avait ni les compétences techniques ni le budget pour développer la plateforme qu'elle décrivait. Rentabilité théorique : excellente. Faisabilité : nulle. Ils ont brûlé 40 000 euros en six mois avant de pivoter.
Les unit economics : le vrai test d'une startup
Avant les revenus, ce qui compte, ce sont les économies unitaires. Combien vous coûte l'acquisition d'un client, combien il vous rapporte sur sa durée de vie, à quelle vitesse il s'en va. Si le CAC dépasse la LTV, aucune courbe de croissance ne vous sauvera, vous accélérez simplement vers le mur.
Ce que je regarde en premier dans un dossier, c'est la cohérence entre ces trois nombres et le prix affiché. Une boîte qui me dit avoir un CAC de 30 euros sur un produit à 12 euros par mois, avec un churn de 15 % mensuel, je sais déjà qu'elle perd de l'argent sur chaque client. Le calcul est simple : à ce rythme, la LTV plafonne autour de 80 euros, soit à peine plus de deux fois le coût d'acquisition. C'est trop juste pour survivre.
Le runway, lui, n'est pas une métrique de rentabilité, mais c'est la contrainte qui détermine laquelle de vos hypothèses aura le temps d'être testée. Un projet avec 24 mois de trésorerie peut se permettre une erreur. Un projet avec 5 mois, non.
Les méthodes de calcul, et celle qui compte vraiment
Il existe plusieurs façons de chiffrer la rentabilité d'un investissement. Elles ne se valent pas toutes selon le stade du projet.
- Le retour sur investissement (ROI) : (gain − coût) / coût. Simple, parlant, mais aveugle au temps.
- Le délai de récupération (payback) : combien de mois avant de rembourser la mise. Excellent pour juger le risque, inutile pour juger le rendement total.
- La VAN et le TRI : actualisent les flux futurs pour tenir compte du temps et du risque. Puissants — quand les flux existent.
- Les multiples : comparaison avec des transactions similaires. Le seul repère réaliste pour une startup sans revenus.
Le tableau ci-dessous résume ce qui fonctionne selon le stade. Je l'ai construit après avoir vu trop de dossiers où l'on collait un TRI sur une entreprise qui ne générait pas un centime.
| Méthode | Quand l'utiliser | Limite principale |
|---|---|---|
| ROI | Projet interne avec économies identifiables | Ignore l'horizon temporel |
| Payback | Early-stage, trésorerie tendue | Néglige tout ce qui vient après le remboursement |
| VAN / TRI | Activité avec flux stables et prévisibles | Très sensible aux hypothèses, inadapté au pré-revenu |
| Multiples de transaction | Startup sans revenus, comparaison de marché | Repose sur des comparables parfois peu pertinents |
Franchement, sur une startup qui n'a pas encore un an de revenus récurrents, je considère le TRI comme un exercice de style. On peut le calculer, il ne veut rien dire. Ce qui décide, c'est la qualité de l'hypothèse de croissance et la solidité des unit economics.
Qu'est-ce que la règle des 4 % pour les investissements ?
La règle des 4 % est une règle de retrait : elle recommande de ne prélever chaque année qu'environ 4 % de son capital pour financer ses dépenses, en ajustant ce montant à l'inflation, afin de faire durer le capital sur plusieurs décennies. C'est un repère popularisé aux États-Unis, pensé au départ pour des portefeuilles de valeurs mobilières diversifiés — actions et obligations — sur de très longues durées.
Pourquoi je ne l'applique jamais à une startup
Le malentendu est fréquent : on me sort « la règle des 4 % » comme une formule magique de rentabilité. Ce n'est pas ça. Cette règle suppose un portefeuille diversifié, liquide, avec une espérance de rendement relativement prévisible. Une startup, c'est l'inverse : un actif unique, illiquide, dont la valeur peut tomber à zéro du jour au lendemain.
Appliquer un raisonnement de retrait régulier à une participation dans une jeune société, c'est mélanger deux mondes. Sur une startup, votre rendement ne se matérialise pas par des retraits annuels, mais par un événement de sortie — revente, introduction en bourse, rachat — espéré à un horizon de plusieurs années. Et cet événement est incertain. Vous ne pouvez pas en tirer 4 % par an.
Quelles sont les 3 méthodes de valorisation ?
Trois grandes familles reviennent pour valoriser une entreprise : l'approche par les flux (actualiser les revenus futurs), l'approche par les comparables (multiples de chiffre d'affaires ou de résultat de sociétés similaires), et l'approche par le patrimoine (valeur des actifs détenus, nette des dettes).
Sur une startup early-stage, les flux sont trop incertains et le patrimoine souvent symbolique. Reste les comparables — mais attention, les multiples sur des startups non rentables explosent vite. Une boîte valorisée 15 fois son chiffre d'affaires ne vaut quelque chose que si une autre boîte accepte de payer ce prix plus tard. Ce n'est pas une valorisation, c'est un pari sur la prochaine transaction.
La rentabilité pour vous n'est pas celle de l'entreprise
Voilà le point que presque personne ne creuse dans les previews qu'on me montre. Une entreprise peut être rentable et votre investissement ne rien rapporter. L'inverse est vrai aussi.
Ce qui compte pour l'investisseur, c'est le multiple de sortie ajusté de la dilution. Vous investissez sur une valorisation qui sera encore diluée par les tours suivants — parfois deux ou trois levées avant une hypothétique sortie. Une participation qui vous semble représentative aujourd'hui peut fondre si la société lève à nouveau à une valorisation plus basse.
Ma checklist de due diligence en cinq points
- Les hypothèses de conversion, de prix et de churn sont-elles cohérentes avec ce que je connais du marché ?
- Existe-t-il un scénario pessimiste crédible, et le projet survit-il dans ce scénario ?
- Le runway permet-il d'atteindre le prochain jalon de validation ?
- Le business plan reste-t-il lisible si je divise chaque hypothèse par deux ?
- La sortie envisagée a-t-elle un acheteur réel et plausible, ou est-ce un vœu pieux ?
La deuxième question est celle qui élimine le plus de dossiers. Beaucoup de projets ne tiennent que dans le scénario optimiste, où tout se passe comme prévu. Or en startup, rien ne se passe comme prévu. Une boîte que j'ai suivie tablait sur 3 % de conversion dès le premier mois ; elle a fait 0,4 %. Six mois plus tard, elle avait épuisé la moitié de sa trésorerie. La rentabilité projet startup, ça se teste en cassant les hypothèses, pas en les admirant.
Comment évaluer la rentabilité d'un investissement, concrètement ?
Prenez une hypothèse, chiffrez-la, puis demandez-vous quel est le pire scénario plausible. Si vous ne pouvez pas répondre, c'est le signe que le modèle manque de substance.
Sur une startup pré-revenus, la VAN classique perd son sens : sans flux stables, actualiser ne veut pas dire grand-chose. Le taux d'actualisation censé refléter le risque devient arbitraire quand le risque lui-même est une inconnue. Je préfère raisonner par scénarios — pessimiste, base, optimiste — et regarder ce que devient la participation dans chacun, dilution comprise.
Une règle que je me suis imposée : si le scénario pessimiste efface la totalité de ma mise, je n'investis pas, sauf si l'espérance du scénario optimiste est très largement supérieure au risque. Et « très largement » veut dire un multiple qui justifie de perdre la mise une fois sur deux. Peu de dossiers passent ce filtre, et c'est normal.
Un exemple de tableau de rentabilité, en pratique
Voici comment je structure mes calculs, à adapter dans Excel. Trois colonnes de scénarios, une par hypothèse, avec le multiple de sortie estimé dans chacune.
- Scénario pessimiste : conversion divisée par deux, churn doublé, sortie à faible multiple → perte partielle ou totale de la mise.
- Scénario base : hypothèses du fondateur légèrement conservatisées, sortie à multiple médian → rendement modeste mais positif.
- Scénario optimiste : hypothèses tenues à la lettre, sortie à bon multiple → fort rendement, mais il ne pèse que pour une fraction du raisonnement.
Ce qui m'a le plus servi, c'est de remplir ce tableau avant de lire le prévisionnel du fondateur, avec mes propres chiffres. Puis de comparer. L'écart entre les deux raconte l'essentiel : soit le projet est réaliste, soit le fondateur se raconte une histoire. Un fondateur honnête saura dire lui-même où sont les fragilités. Celui qui ne les voit pas n'a pas encore fait le travail.
Un mot sur les avantages fiscaux, et pourquoi ils ne sauvent pas un mauvais projet
Investir dans une jeune société ouvre droit à des dispositifs fiscaux de réduction d'impôt, c'est un fait connu et il serait dommage de s'en priver. Mais attention à ne pas inverser la logique : l'avantage fiscal est un lot de consolation pour le risque pris, jamais une raison d'investir. Une réduction d'impôt de X % ne compense pas une perte totale de la mise, elle l'amortit partiellement.
J'ai vu des investisseurs particuliers pousser le curseur trop loin parce que « la réduction d'impôt rendait le risque acceptable ». Le risque n'était pas acceptable, il était juste mieux habillé. Si le projet ne tient pas sur ses propres fondamentaux, aucun dispositif fiscal ne le rendra rentable.
Ce qui reste, au fond, c'est une question de jugement. Les tableaux, les formules, les méthodes de calcul, tout cela ne vaut rien sans une lecture critique des hypothèses. La rentabilité d'un projet de startup ne se prouve pas dans un fichier Excel — elle se valide ou s'effondre une fois les clients réels venus. Tout ce que vous pouvez faire avant, c'est vous assurer que votre conviction repose sur ce qui est vérifiable plutôt que sur ce qui est séduisant. Et la prochaine fois qu'on vous tend un TRI à 47 %, demandez le taux de conversion. La vraie réponse est souvent dans cette deuxième ligne, pas dans la première.